L’affaire des faux francs hongrois
En décembre 1925, un faux billet de 1 000 francs type 1889 bleu et rose est présenté dans une banque hollandaise à La Haye. La fraude est détectée par le caissier qui alerte les autorités. L’homme qui a présenté ce billet et ses deux complices sont arrêtés. Les autorités locales lancent alors une enquête à laquelle se joint la Banque de France, enquête qui va les conduire dans les coulisses d’un sombre projet de déstabilisation de la France.
Pour comprendre l’origine de cette entreprise de contrefaçon de billets de banque français, il faut remonter en 1919. À l’issue de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles signé le 28 juin 1919, puis le traité de Trianon signé le 4 juin 1920 fractionnent et réduisent le territoire de l’ancienne Autriche-Hongrie. En réaction, des mouvements irrédentistes – mouvance nationaliste revendiquant l’intégration de territoires au sein d’un État au motif qu’ils en ont fait partie par le passé ou pour des raisons historiques, ethniques ou linguistiques – émergent. La circulation de plusieurs fausses monnaies entre 1919 et 1923 sur le territoire européen inspire des partisans d’une « Grande Hongrie » qui ambitionnent de perturber l’économie française par la production et la diffusion de faux billets de 1 000 francs, de financer leur mouvement et, pour certains, de renflouer leurs finances personnelles.
Le prince Windischgraëtz, ancien ministre hongrois, propose le projet d’une fausse monnaie française à Paul Teleki, commissaire au contrôle de la Propagande nationale. Avec l’expertise du colonel Laszlo Cero, chef de l’institut cartographique, et d’Arthur Schultze, ancien chef de division de la Banque impériale, ils obtiennent des matrices permettant de fabriquer la fausse monnaie. La production est lancée en 1923, à la suite de l’occupation française de la Ruhr, au sein même des locaux de l’institut cartographique de Hongrie.
En 1925, le stock de faux billets produits correspond à un volume entre 25000 et 30000 coupures. Une sélection des meilleures contrefaçons est effectuée : 4 000 billets sont retenus puis séparés en trois chargements pour être écoulés en Hollande, Suède et Italie. Les passeurs, d’anciens officiers démobilisés menés par le colonel Jankovich, obtiennent des faux passeports du chef de la police de Budapest nommé Nadosy, ainsi que de vrais papiers diplomatiques.
L’entreprise est très rapidement découverte. Les premiers protagonistes sont arrêtés. L’enquête menée permet de déterminer l’ampleur du projet et d’en identifier les instigateurs. Des pierres lithographiques, utilisées pour imprimer les billets sur les feuilles de papier, sont notamment saisies. Elles sont adressées à la Banque de France pour expertise avant d’intégrer ensuite les collections fiduciaires de notre institution.
Le procès débute en mars 1926. Le ministre de l’Intérieur hongrois orchestre le procès de manière à ne mettre en cause que le prince Windischgraëtz et le chef de police Nadosy avec les trois officiers arrêtés. Cependant, des témoignages révèlent l’implication d’autres personnes dont des membres du gouvernement, mais elles ne sont pas pour autant arrêtées et inculpées. À la fin de mai 1926, le verdict tombe. Les coupables sont condamnés à des peines légères avant d’être graciés cinq ans plus tard.
Finalement, si cette affaire n’a pas eu de répercussion sur l’économie française, elle a permis d’organiser la répression du faux-monnayage à l’échelle internationale. Aristide Briand, Premier ministre de la France, soumet une proposition de traité à la discussion de la Société des Nations (ancêtre de l’Organisation des Nations unies). Une convention est signée et ratifiée par plus de 120 pays à Genève en 1929. Elle met en place une répression similaire dans tous les pays signataires pour la fraude d’une monnaie nationale ou étrangère. Des offices centraux sont créés dans chaque pays et doivent communiquer entre eux. En France, l’Office central pour la répression du faux-monnayage (OCRFM), avec lequel la Banque de France collabore étroitement, en est l’héritage.
L’affaire a aussi eu pour effet de précipiter le retrait de la coupure de 1 000 francs type 1889 bleu et rose. La Banque de France ayant réussi à réaliser des tirages avec les pierres des irrédentistes hongrois, elle a estimé qu’une nouvelle coupure devait être mise en circulation de manière à réduire les risques d’une nouvelle fraude. Ainsi, la fabrication du billet de 1 000 francs BDF Mercure et Cérès type 1927 de Walhain est décidée en février 1927.
Pour aller plus loin :
1000 Francs type 1889 Bleu et rose : billet authentique contre billet faux.
Espoirs et violences de la Hongrie au XXe siècle, Papp Julien, collection Histoire, Éditions universitaire de Dijon, 2013.
Exposition Faux et faussaires, du Moyen Âge à nos jours du 15 octobre 2025 au 2 février 2026, Musée des Archives nationales, Hôtel de Soubise – 60, rue des Francs-Bourgeois – 75003 Paris. Plus d’information ici.