Les premières employées de la Banque de France
Les premières embauches de femmes à la Banque de France apparaissent à la fin des années 1840. Elles sont alors principalement employées au service de la Comptabilité des billets, rattaché à l’imprimerie. La mise en circulation de coupures de plus faibles valeurs faciales (100 francs en 1848, 50 francs en 1862, 20 francs en 1871) témoigne d’un usage plus important du billet qui devient un instrument de paiement de plus en plus utilisé par la classe moyenne. Leur volume croissant justifie le recours à des ouvrières pour les travaux de comptabilité consistant à vérifier la qualité des billets imprimés en séparant les bons des fautés. Pour ceux revenant dans les caisses de la Banque, il s’agit de vérifier leur état avant de les remettre en circulation ou de les annuler et les détruire s’ils sont trop dégradés. Pierre Lucien Moynot, chef du service de la comptabilité des billets de 1873 à 1894, témoignera ainsi dans ses mémoires « qu’ayant fait accomplir bien souvent par des ouvrières, des travaux de calligraphie et même de comptabilité, que les employés occupés ailleurs n’avaient pas le temps d’exécuter, j’ai pu constater chaque fois qu’elles avaient commis dix fois moins d’erreurs que ces derniers ». Ces ouvrières peuvent également être employées dans d’autres services, tel que celui des dépôts où, face au développement de l’activité d’avances sur titres, elles renforcent les équipes des commis masculins. Elles y sont d’abord chargées de classer, sortir et ranger les dossiers. Elles exerceront ensuite d’autres opérations telles que la découpe des coupons de titre ou le griffage des bordereaux.
À cette période, le recrutement des femmes se fait à réception d’une lettre de candidature adressée au Gouverneur de la Banque. Elle peut parfois être accompagnée d’une lettre de recommandation. Une majorité d’entre-elles sont issues de la classe moyenne caractérisée, à l’époque, par une instruction et un niveau de revenu intermédiaire. Lors des premières embauches, le salaire des femmes est fixé à 3 francs par jour ouvré. Les heures supplémentaires, dimanches, fêtes légales et jours chômés ne sont pas rémunérés. Les ouvrières bénéficient d’une augmentation de 0,50 francs par jour à compter de 10 ans d’ancienneté. Lors de la séance du Conseil général du 19 décembre 1867, par « une mesure d’humanité au profit des ouvrières employées pour la Banque dans les divers bureaux », ce délai est ramené à 5 ans. En application de cette décision, la circulaire émise prévoit que le décompte d’ancienneté débute au jour de l’admission à la Banque. De plus, les augmentations successives ne pourront pas dépasser un plafond de salaire de 5 francs par jour. La fiche de carrière d’Eugénie Victorine Descoster, reproduite pour ce billet, illustre ces avancées salariales. Ces conditions de rémunération correspondent aux traitements pratiqués, à l’époque, dans les autres administrations. Les employées de la Banque de France peuvent même paraître privilégiées au regard des ouvrières de l’industrie et de la couture par exemple. En revanche, ces traitements alloués à la Banque demeurent deux à trois fois inférieurs à ceux versés aux commis masculins.
Fin 1874, 312 ouvrières travaillent à la Banque de France. Mais ce chiffre évoluera en fonction des décisions de retrait de billets conduisant parfois à de lourds licenciements (en juin 1879, la Banque licencie ainsi 120 femmes en raison de la fin des travaux d’annulation des billets de 5 et 20 francs). Si bien qu’en 1882, il n’y a plus que 162 ouvrières. À partir de 1897, mais surtout à compter de la Première Guerre mondiale, l’emploi des femmes va connaitre un nouvel essor.
La recrudescence des emplois féminins conduit ces employées à s’unir pour défendre leurs droits. Ainsi, le 22 août 1874, elles créent L’association mutuelle des ouvrières de la Banque de France. L’objectif de cette dernière est de « parer aux pertes de salaires provenant des jours de maladie et indemniser […] les ouvrières qui par suite d’accidents graves se trouveraient dans une situation exceptionnellement difficile ». Cette association est administrée par un comité représentant 4% du nombre de sociétaires. La cotisation est fixée à un franc par mois retenue lors du versement des salaires. Au 12 juin 1890, le nombre d’adhérentes est de 210. D’année en année, l’association élargit ses avantages et augmente ses taux de prise en charge. Une indemnité d’accouchement de 60 francs apparait ainsi dans les statuts de l’association de 1908.
En 1876, le Secrétaire général transmet au Gouverneur une première étude portant sur l’ouverture d’une caisse de retraite dédiée aux ouvrières mais sa création n’est approuvée que lors de la séance du Conseil Général du 12 octobre 1882. Le procès-verbal de la séance explique ce si long délai : « Après 1870, l’émission des petites coupures et l’extension considérable de la circulation fiduciaire avaient obligé la Banque à porter le nombre des ouvrières à 312. La création d’une caisse de retraite avec un aussi grand nombre d’intéressées eut occasionné à la Banque une dépense considérable devant laquelle le Conseil recula. Aujourd’hui le nombre des ouvrières est réduit à 162 et le cadre de celles qui seraient destinées à participer au bénéfice de la retraite serait fixé à 150. […]. Dans ces limites, les propositions présentées de nouveau par le Gouvernement de la Banque peuvent être adoptées ». La caisse est alimentée par le revenu d’un capital de 500.000 francs (affecté par le Conseil général) et par une retenue de 1% sur les salaires. Le règlement qui en résulte prévoit les pensions annuelles suivantes : 400 francs pour celles qui ont entre 20 et 25 ans de service, 500 francs pour celles qui ont entre 25 et 30 ans de service. Au-delà, la pension s’élèvera à 600 francs. Une ouvrière peut être d’office admise à la retraite à partir de 20 ans de service et ce, quel que soit son âge, « lorsque l’intérêt du service de la Banque le rend nécessaire ». Une lettre de remerciement et de reconnaissance des employées est adressée au Gouverneur et est lue lors de la séance du Conseil Général du 2 novembre 1882. En décembre 1900, une nouvelle décision augmente les taux de retraites pour les dames participant, à date, au bénéfice alloué en 1882 : 600 francs pour celles qui ont entre 20 et 25 ans de service, 700 francs pour celles qui ont entre 25 et 30 ans de service. Au-delà, la pension s’élèvera à 800 francs.
Les conditions d’emploi des femmes jusqu’à la Première Guerre mondiale témoignent d’une attitude de la Banque oscillant entre un souci d’économie avec le recours à des employées moins payées et un paternalisme reconnaissant progressivement la qualité du travail accompli par ces ouvrières aboutissant à leur accorder un statut.
À partir des années 1900, et plus particulièrement suite à la Première Guerre mondiale, la reconnaissance statutaire des Dames-Employées, ainsi désignées par la décision du Gouverneur du 27 juillet 1907, se concrétise dans un Règlement concernant l’avancement et la discipline des Dames-Employées. Ce dernier figure dans le Règlement général s’appliquant au personnel de 1912. Enfin, «au moment où le personnel féminin se trouve appelé à prendre une place plus importante dans tous nos services », selon les termes du Conseil général lors de la séance du 8 mai 1919, une note-circulaire du 18 juin 1919 ouvre les premiers concours de Dames-employées secrétaires et Dames-employées comptables.
Pour en découvrir davantage sur l’évolution des concours de la Banque de France, nous vous donnons rendez-vous… au prochain document du moment !